Premières Assises de la Création Cinématographique Indépendante en France

Marseille, 21 & 22 novembre 2015

500

participants

20

intervenants

2

tables-rondes

1

conférence

compte-rendu de la table-ronde #1

les processus de création

samedi 21 novembre 2015, Polygone Étoilé

Intervenants :

  • Aarse Paca
  • Arbre (Bretagne)
  • Films en Bretagne
  • Safire Lorraine
  • Safire Alsace
  • Atis (Aquitaine)
  • REAL (Languedoc)
  • ALRT (Loire)
  • ADDOC
  • ACID
  • SFR
  • Philippe Germain, directeur de CICLIC, région Centre val de Loire
  • Sophie Camard, élue, Présidente du groupe EELV au conseil régional PACA

Constat :

La durée pour parvenir à réaliser un projet, même en documentaire, s’allonge (2 à 3 ans minimum), ce qui génère solitude, épuisement et précarité de plus en plus grande, même lorsque les projets parviennent à être financés à minima. Aujourd’hui en France, la majorité des réalisateurs ne parviennent plus à vivre de leur métier.

Cet isolement est souvent renforcé par la pratique solitaire qu’ont permis les nouveaux outils. Certains rappellent qu’au départ, le cinéma est une entreprise collective, et que c’est de cela qu’il tire aussi sa force.

La part des télés dans la création diminue toujours plus. A l’endroit du documentaire mais aussi dans l’abandon de magazines de qualité.

Une distinction est faite entre création (libre) et métier (qui impose d’accepter des contraintes extérieures et autres règles du jeu), certains partagent leur travail entre film pirates (autoproduits et fabriqués dans leur temps réel/au moins pour le tournage) et films produits classiquement avec les délais que ça impose.

La nécessité de l’écriture, qui oblige à poser son cadre et à se poser les bonnes questions, est réaffirmée, mais une distinction est faite entre l’écriture créative et l’écriture des dossiers, beaucoup plus standardisée et où il s’agit de séduire.

Les commissions d’aides sélectives sont sérieusement questionnées. Si certains rappellent leur nécessaire subjectivité et le fait que l’argent public ne peut aider tout le monde, on peut quand même constater qu’elles sont de plus en plus submergées de projets qu’elles ont de ce fait bien du mal à traiter, qu’elles sont souvent opaques (en PACA, on ne connaît pas les noms des membres), et que la présence des diffuseurs télés, les même qui soutiennent de moins en moins la création, pose question. Les délais de traitement s’allongent, très peu de films parviennent au final à être aidés (une question intéressante serait celle d’un pourcentage de films aidés, en deçà d’un certain seuil la validité de l’aide pose question). Dans certaines commissions, les projets ne sont plus discutés en commun, mais chacun vote à bulletin secret ! Les écritures se standardisent (les dossiers les mieux présentés passent mieux).

Les initiatives :

Pilotées par les institutions, la mise en place de résidences accompagnant l’écriture des auteurs (par exemple le Moulin d’Andé ou le groupe Ouest en Bretagne…). Même si tout le monde reconnaît leur bienfait, il nous paraît important de souligner qu’elles ne règlent pas ou très rarement, la question de la survie économique des réalisateurs.

Des initiatives des réalisateurs eux-mêmes, individuelles ou portées par les associations (ateliers de partage d’écriture Safire Alsace, Addoc), il s’agit de partager son processus de création avec d’autres. Ce partage peut se faire à toutes les étapes du film, puisque l’écriture filmique ne se réduit pas à l’avant projet. L’association CoopAddoc, de « cinéastes en production » émanant d’Addoc fait même le pas de développer des projets en amont de l’engagement de producteur (qui de plus en plus n’arrive que quand un projet devient faisable), avec la possibilité de facturer ou récupérer de l’argent dans certains guichets. Elle s’envisage ensuite comme coproductrice du film. Ces initiatives sont très satisfaisantes pour tout le monde, car elles permettent aux uns et aux autres de participer aux problématiques du réalisateur qui sont le cœur de notre travail artistique, et de s’y nourrir.

Des lieux, comme le Polygone étoilé qui nous reçoit, mettent en commun outils et compétences (des gens qui travaillent sur place) pour accompagner, sans mode de sélection, des réalisateurs dans la fabrication ou la finition de leurs films. Ils sont également un outil de diffusion et d’échange autour des films et des pratiques filmiques, toujours sans sélection. Permettant à tout un chacun de forger son regard et sa pensée.

Propositions & perspectives :

Il nous paraît fondamental d’affirmer en opposition ou, à tout le moins, en complémentarité du système d’aide classique, individuel, (sur)compétitif et élitiste, la nécessité de pratiques collaboratives et collectives, permettant l’exercice régulier de nos outils (comme un peintre doit pouvoir peindre dans son atelier) et la profusion de film.

La multiplication de lieux d’accueil nous semble un point important à défendre dans cette perspective.

Les aides sélectives doivent être repensées car elles ne parviennent objectivement plus à jouer leur rôle.

La télé publique ne doit pas être abandonnée à sa médiocrité. Nous devons reconquérir des espaces documentaires, mais aussi des magazines de qualité qui sont des formes plus légères mais permettent aux réalisateurs de vivre et d’exercer leur métier.

Nous rappelons enfin que le dynamisme documentaire dépend largement de la volonté politique des élus, les disparités régionales entre nous le prouvent largement et nous appelons à un engagement plus grand des élus.

compte-rendu de la table-ronde #2

la diffusion

dimanche 22 novembre 2015, Polygone Étoilé

modérateur : Emmanuel Vigne, cinéma Le Méliès (Port de Bouc)

Intervenants :

Associations d'auteurs réalisateurs

  • Aarse Paca
  • Arbre (Bretagne)
  • Films en Bretagne
  • Safire Lorraine
  • Safire Alsace
  • Atis (Aquitaine)
  • REAL (Languedoc)
  • ALRT (Loire)
  • ADDOC
  • ACID
  • SFR

Exploitants et festivals

  • Image de ville (Aix-en-Provence), organise le festival Image de ville et Les Journées du film sur l’environnement
  • P’Silo (Marseille), organise Le festival international de vidéo expérimentale Images Contre Nature
  • Polly Maggoo (Marseille), organise le festival RISC
  • Collectif Jeune Cinéma (Paris), organise le Festival des cinémas différents et expérimentaux de Paris
  • Cales obscures (St Nazaire), organise Zones Portuaires – rencontres internationales cinéma et villes portuaires
  • AFLAM (Marseille), organise les Rencontres des cinémas arabes
  • Jean-Jacques Rue, cinéma Utopia Saint Ouen l’Aumône

Enjeux :

L’idée première est de désigner quels sont les films qui sont visibles et où, portés par quels festivals ?

Il s’agit de comprendre ensemble pourquoi le système de diffusion actuel est parvenu au final à verrouiller la diffusion en salles, afin d’éviter de l’ouvrir à d’autres formes de création, autre que celles labellisées par les structures affiliées au CNC (AFCAE, GNCR…).

Et de définir les alternatives et les combats à mener, ce qui soulève la question de la décentralisation dans la législation liée à la diffusion, du rôle des institutions régionales, de la place des festivals dans les circuits de diffusion.

Constat :

Partons d’un constat chiffré : le nombre de festivals augmente alors que les réalisateurs ont de plus en plus de mal à vivre de la fabrication de leurs films.

Tout d’abord, il faut déplier cette réalité hétérogène regroupée sous le terme « festivals ».

Certains festival revendiquent faire partie du processus artistique, ne se réduisant pas à la diffusion, leur rôle étant de faire le lien entre le public et un travail singulier de création. A ce titre, ils ne captent pas des fonds publics sur le dos des créateurs. Et au lieu de les opposer frontalement aux intérêts des réalisateurs, il serait plus juste de se demander : quel rôle chaque festival joue-t-il dans le processus de création ?

D’un autre côté, de nombreux festivals n’ont pas d’effet sur l’avenir du film, et cela ne semble poser un problème ni pour le festival ni pour le public.

En France, on a la « festivalite » très développée, chaque élu veut son festival, il y a des villes qui ont des festivals chaque mois et ces festivals ont parfois des budgets très conséquents.

En même temps, les salles d’art et essai de ces mêmes villes sont dans une situation catastrophique et ont beaucoup de mal à faire vivre des films un peu singuliers.

Donc les festivals ne résolvent pas toujours le problème du manque de diffusion de la création.

On peut s’interroger sur les raisons pour lesquelles les collectivités financent les festivals : est-ce pour soutenir la création ou pour augmenter la valeur de leur territoire, favoriser le tourisme et ses retombées économiques ?

Certains festivals, qui font vivre des salariés toute l’année, ne paient pas les interventions des réalisateurs, qui eux vivent trop souvent du RSA. Tout au plus les défraient-ils, et seules les médiathèques jouent vraiment le jeu du paiement. Pour beaucoup de réalisateurs, la diffusion se fait en festivals. Et quand un film a la chance de faire un succès, il peut y avoir 50 diffusions en festivals sans aucune rémunération de l’auteur qui l’accompagne, alors qu’ils sont accueillis dans des hôtels luxueux… qui, eux, tirent leur épingle du jeu.

Il faut alerter les pouvoirs publics et les financeurs sur cette aberration ! Et c’est une aberration parce que le départ de la chaîne, c’est le travail des auteurs réalisateurs !

Ce qui se joue, c’est la question de l’action culturelle « non marchande ». Le cinéma est enfermé dans un système commercial et on a besoin de l’en sortir pour en faire un espace culturel public et ouvert.

Propositions & perspectives :

Faire alliance.

Pour construire cette alliance entre auteur et festival, il faudrait établir des indicateurs évaluant la fonction d’un festival:

  • effectue-t-il un vrai travail d’accompagnement des réalisateurs dans des projets en écriture et développement ?
  • effectue-t-il un vrai travail d’éducation populaire ?
  • effectue-t-il un vrai travail de diffusion toute l’année ?
  • est-il centré sur la diffusion seulement ou s’inscrit-il dans un processus artistique global ?
  • met-il en relation auteurs et partenaires ?
  • paye-t-il des droits de diffusion aux auteurs réalisateurs ?
  • essaie-t-il de s’inscrire dans la durée ?
  • travaille-t-il avec les salles ?
  • quid des équilibres financiers à l’intérieur d’un festival, la diversité de ses publics et l’éducation populaire à l’image ?

Ces critères pourraient être retenus en vue de créer une labellisation ou une charte des festivals vertueux.

Il se crée aujourd’hui en PACA un forum des festivals régionaux qui établissent une charte et tentent :

  • de s’organiser autour d’un projet politique commun, sur un territoire commun et à se constituer comme une force de proposition
  • de mutualiser des outils
  • de faire reconnaître et désigner une « qualité »
  • de réfléchir à la place des collectivités (ou de l’Etat) dans les festivals, place qui peut confiner à l’ingérence quand il y a trop d’attente de leur part

La Boucle Documentaire (regroupement créé en 2015 de 9 associations régionales d’auteurs réalisateurs associées à Addoc, l’Acid et la SRF) a repris la question du salaire du réalisateur lors de son intervention en festival ou en salle pour présenter son film.

Et aujourd’hui la Boucle est sur le point de publier un Guide pratique et pédagogique pour expliquer les différents modes de rémunération possible de ce type d’intervention, un texte qui reconnaît qu’il y a des économies très diverses dans la diffusion et qu’on ne peut pas demander un forfait identique à tout le monde. Ce guide affirme qu’accompagner un film est un travail. Or il n’y a pas les budgets pour rémunérer ce travail. Alors comment faire ? Aujourd’hui, en projection salle d’un film documentaire, si l’auteur est présent pour accompagner le film et animer un débat, il y a 150 personnes et le lendemain il y a 5 personnes. Donc la présence du réalisateur ou d’un intervenant est bien porteuse d’une valeur économique.

Il existe des aides à la distribution, il faut peut-être les conditionner au travail réel d’accompagnement du distributeur et à un minimum de rémunération pour le réalisateur.

L’agence du court métrage a été créée en 1983 par des réalisateurs issus de la SRF. Le travail qu’ils ont fait avec les pouvoirs publics a permis à des salles de cinéma et à des festivals de faire circuler des œuvres, de faire rencontrer des auteurs et des artistes.

conférence de Roland Gori

Rêver, raconter et créer sous la domination du marché

samedi 21 novembre 2015, Cinéma Les Variétés

Ce qui donne à l’humain sa part d’humanité, sa liberté comme sa dignité, c’est le refus de tout fatalisme biologique et économique. La valeur d’une civilisation se mesure aux moyens dont elle se dote pour construire cette « humanité qui n’existe pas encore ou à peine » (Jaurès).

Aujourd’hui où règne la langue de la technique et les rituels de la « religion du marché », nous sommes en passe de perdre une faculté qui nous paraissait inaliénable, l’art de raconter des histoires, de mettre en récit nos expériences de vie.

Face aux industries culturelles qui normalisent les créations par des dispositifs hédonistes de consommation et de spectacle, face aux nouveaux conformismes et aux nouvelles impostures qui les accompagnent, comment garder la force de créer indépendamment ? Comment retrouver le goût de rêver dans un monde où la valeur se réduit au prix de la marchandise culturelle ou aux effets du spectacle ?

La culture n’est pas simple divertissement, elle est mémoire. Par où la culture se confond avec le politique. Une culture réduite aux effets du moment produit des citoyens amnésiques. Tragédie d’une histoire, celle des peuples qui, en ayant oublié leur passé, se condamnent à le revivre.

Roland Gori